Cette photo me choque. Ça me choque fortement. Ça fait des années que
ces bâtiments sont à l'abandon. On a interpellé le pouvoir politique.
On leur a demandé pourquoi ils ne les réquisitionnaient pas, pour les
rénover et les louer à des personnes dans le besoin... Mais ils ne
bougent pas. Ils auraient pourtant le pouvoir de bouger. C'est légal
depuis la loi Onkelinx ! C'est eux qui ont les clés... mais ils ne les
utilisent pas...
De 1982 à 1987, j'ai logé ici. Le long du canal. Je dormais là, hiver
comme été. Je descendais les escaliers et c'est là que je me lavais et
que je lavais mon linge. Chacun avait son espace bien délimité... Son
rectangle de béton. Je ne faisais pas la manche dans la rue. Je faisais
le tour des paroisses. J'allais sonner chez les curés. Et un jour, on m'a coupé les vivres. Et là je me suis dit : ou tu crèves, ou tu t'en
sors. Peu de gens ont conscience de ceux qui vivent comme j'ai vécu. On
est ignoré... C'est la première fois que je me retrouve ici depuis
cette époque. Ça fait bizarre...
C'est La Rochelle. C'est ici que j'ai retrouvé ma place.
Il y a une
vraie équipe. J'accompagne les gens dans leur recherche de logement et
dans les démarches administratives. En accord avec l'équipe évidemment.
Je ne veux pas voir de personnes tomber là où je suis tombé. C'est
vraiment trop dur de se relever. Si je n'avais pas eu de perche tendue,
je serais peut-être encore SDF. Je veux aider toutes ces personnes à
s'en sortir. Maintenant, je suis cette perche pour les autres. Mon
objectif, c'est aussi de pouvoir faire comprendre aux gens que ça peut
leur arriver. Personne n'est à l'abri de devenir un jour sans-abri.
C'est moi qui suis assis sur les escaliers. À La Rochelle, je me sens
reconnu, impliqué. Je me sens très bien dans ma peau maintenant. Cette
photo, c'est un portrait. Un portrait de famille. Ici je retrouve des
gens qui m'estiment et que j'aime bien. C'est ma famille.